Diary

Arrivé au 2/3 de l’aventure, je prend enfin mon courage à deux mains et me décide à tenter de mettre en mots mes premières impressions sur cette résidence à Camp Clar (Tarragona).
– Anthony Folliard –

INTENCIÓ
Atterrissage en douceur, les premiers temps de la résidence sont consacrés à la découverte du contexte. On rencontre les autres membres de l’équipe, on investit les lieux et on prend ses marques au sein du projet. Mon intention de départ était assez simple en soi : mettre en place un processus récurrent d’expérimentations graphiques susceptible de pouvoir interroger nos systèmes de représentation. Je m’attèle à la tâche et tente donc pour cela d’intégrer une certaine forme de rigueur scientifique basé sur 3 temps forts : enquête – organisation des données – visualisation de l’information. Une base commune avec les chercheurs de l’équipe, mais je constate rapidement que la manière diffère aussi bien dans la collecte que dans l’interprétation et la restitution de cette matière. Et ça, ça m’intéresse !

METODOLOGIA
Les premiers jours de travail sont bien sûr assez ardus. On tâtonne, on hésite, on doute… le grand classique quoi. Le plus dur c’est de se mettre à l’eau finalement. J’ai pris avec moi un carnet de recherche, il me sert de fil conducteur. Au gré des rencontres, des discussions, des observations, quotidiennement je prend note d’un mot ou je griffonne une idée. J’accumule ainsi les informations et les associe volontiers, créant ainsi un décalage parfois absurde qui me permet un peu de me détacher du sujet d’étude en lui-même. Cette méthodologie peut paraître assez hasardeuse. Mais je ne cherche pas à coller à la réalité en fait, au contraire je dirais même que c’est cette part de fiction et d’imaginaire qui m’intéresse.

EL BARRI
Les conditions de vie de certaines familles sur place sont très précaires d’après Natalia, qui travaille au quotidien avec les enfants du quartier. Notre projet me semble du coup soulevé une première question (qui n’est pas de moi) : “Quel sens y a t-il à faire de l’art dans ces lieux de vie là ?” Ne sachant que répondre, je choisi d’avancer. Les travailleurs de rue nous proposent de les suivre dans leur circuit quotidien. Au gré des discussions, parfois confuses, dues à mes lacunes en espagnol, je note entre autre notre passage d’un quartier à l’autre sans que je puisse en distinguer les limites réelles. Les bâtiments semblent en bon état à première vue et l’espace extérieur bien entretenu, voire même chaleureux pour un rennais. Mais chose surprenante pour moi, nous voyons très peu de monde dehors (à cette saison), c’est assez déroutant. À certains moments, j’ai l’impression d’arpenter une ville abandonnée ou un décor de western. Je décide d’approfondir cette notion de territoire.

LEGITIMITAT
Les premières hypothèses d’interventions s’esquissent. Je les soumet à mes collègues d’expédition. Les chercheurs de l’équipe ont un regard assez pragmatique sur les choses, c’est un bon baromètre pour moi. Une seule de leurs questions suffit pour que mon château de cartes s’écroule. Je ne recherche à faire l’unanimité, les divergences d’opinion m’intéressent. Le tout est de ne pas être trop contradictoire entre mes intentions et mon propos. Je doute un peu, beaucoup, je papillonne d’une idée à une autre sans savoir trop où je vais. La question de la légitimité même de mon action se pose. En dehors de quelques interventions avec les enfants du Centre Obert, je ne vais pas à la rencontre direct des habitants. Ni interview, ni questionnaire, ma recherche ne se base quasiment que sur mes propres observations et interprétations. J’arrive à me convaincre finalement que ces représentations ne valent pas moins que celles des autres. Et je décide donc d’en faire ma matière première et de les partager avec tout le monde en investissant l’espace public. Ça peut paraître prétentieux mais c’est pour moi davantage un moyen de me rassurer sur la pertinence de mon action ici.

PROBLEMÀTIC
On me demande de participer à une émission de radio locale pour présenter le projet. L’occasion m’est donné de devoir résumer ma démarche en une phrase, l’exercice est difficile mais très instructif au final. Résultat de l’expérience : “Je souhaite interroger les mécanismes de constructions mentales qu’on se fait d’un territoire ; et par répercussion, d’une identité ou d’une opinion.” Ça n’est pas parfait mais c’est une bonne base de départ. Qu’est-ce-qu’un lieu ? Quelles en sont les limites ? Comment comprendre ce qui n’est pas ?

REFLEXIU
L’important n’est pas de convaincre, mais de donner à réfléchir” (B. Werber)

Fort de cette célèbre maxime, je commence à entreprendre la réalisation d’une série d’affiches illustrées que je pourrais coller au fur et à mesure sur les murs du quartier. L’objectif : se servir de ce médium comme moyen d’exposition public et d’invitation à la réflexion. Je n’attend pas de réponse ni d’action particulière des habitants. J’occupe l’espace (vide) en disséminant mes objets graphiques. Pour que ces interventions gardent un caractère réflexif, je me suis donné une règle : les images produites doivent rester libre d’interprétation. J’opte pour un dessin contrasté, en noir et blanc, avec une large part laissée au vide autour de l’illustration. Une formule simple mais efficace dirons-nous, une certaine forme de langage universel.
J’observe, j’écoute et je superpose les idées. Je met en image ce qui me semble être la construction d’une opinion. En faisant appel à la subjectivité de chacun, j’agis de manière indirect. Je ne donne pas à voir un résultat mais un processus de pensée. C’est du moins comme ça que je perçois ces interventions réflexives.

COL · LABORACIÓ
Les premières collaborations avec les autres explorateurs se dessinent en parallèle. On partage une idée, un concept, une réflexion, une danse, une action… Je découvre des concepts nouveaux : dystopie, atopographie, sophisme, entropie. C’est probablement la complexité de ces systèmes qui me fascine. Tout ça nourrit abondemment mon travail, à tel point que je propose à certains d’utiliser aussi leurs systèmes de représentation respectifs dans la conception de mes objets graphiques : question, labyrinthe, network, schéma, graphique, carte, calcul… Finalement la frontière entre artistes, chercheurs et pédagogues est pour moi ici plus virtuelle qu’elle n’y paraît. Je crois même que c’est cette interaction entre nos différentes disciplines qui donne de la pertinence à notre action, une forme hybride de reflexion.

EXCURSIO
Arrivé à ce stade de l’expérience, je reconnais dans ma démarche une sorte de voyage immobile, à mi-chemin entre exploration et introspection. Je n’ai finalement pas encore pris le temps de partir en expédition dans les espaces aux alentours. Ma connaissance de Camp Clar se cantonne au trajet entre nos deux appartements. Je me propose donc à moi-même d’ajouter à ma réflexion une pincée d’excursion pédestre. Sur les abords du paysage urbain à l’organisation très structurée, je traverse d’imposants espaces en friches. On y croise juste quelques chiens en balade avec leur maître. En prenant du recul et de la hauteur, je saisis un peu plus la complexité de ce lieu. Mon regard évolue. Malgré le désordre ambiant, voire la brutalité du paysage parfois, on s’y sent bien. Je m’y arrête et j’observe.

Une étrange impression de paradis perdu.

Et au milieu coule une rivière…

 

J’arrête là mes digressions pour ce soir. Le rythme de l’expédition est soutenue, je vais me coucher.

À suivre…

 

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