Le doute du médiateur

Dans le projet Expéditions, c’est a priori La Criée en tant qu’institution culturelle productrice d’expositions qui a été appelée à participer. Et les deux temps de restitution de la semaine de résidence à Maurepas ont témoigné de cette implication. Le porche de l’immeuble choisi pour cette présentation publique a véritablement incarné, le temps d’un après-midi, l’association entre un centre d’art, une association développant des interventions artistiques dans l’espace public et une équipe de pédagogues de rue. L’architecture du lieu lui a permis de devenir temporairement une véritable petite galerie ouverte sur la rue, lieu de passage sans porte à franchir, dans lequel il n’était interdit ni de courir ni de toucher…Les compétences techniques des régisseurs de La Criée ont été mises à contribution pour l’installation de cette restitution sous forme d’exposition. Durant la semaine de résidence, les médiatrices du centre d’art ont également été invitées à participer, mais peut-être d’une manière qui témoigne d’une méconnaissance de la spécificité de leur métier. Pour Expéditions, artistes, chercheurs et pédagogues ont constitué l’équipage. Quid des médiateurs ? Au terme de la phase test du projet, nous faisons le constat que la médiation, elle-même porteuse d’interrogations autour des formes artistiques et des liens qu’elles tissent avec la vie, pourrait avoir sa place en tant que telle dans un projet qui veut travailler à une ouverture des représentations.

Mais cette revendication demande le témoignage d’une certaine expérience de la médiation. C’est donc un point de vue de médiatrice culturelle que j’apporterai ici. Une fonction qui souvent m’interroge, au moment même de son exercice, quand j’accompagne des groupes divers et variés dans l’exposition d’un artiste. La désignation du métier, développé pour l’art contemporain dans les années 1980, pose effectivement question. Faire de la médiation, est-ce transmettre, véhiculer, passer, être l’intermédiaire ? Autant de termes possibles pour essayer de cerner ce qui se produit, ou peut-être plutôt ce qui est visé dans l’action du médiateur qui prend en charge des groupes dans un espace d’exposition. Si l’on en croit le dictionnaire, la médiation, en un sens plus général, c’est aussi l’intervention d’un tiers pour résoudre un conflit, faciliter la circulation d’informations, tout en assurant la liberté de décision des parties prenantes dudit conflit. Mais alors, est-on fâchés ? Et de quoi s’agit-il véritablement ? Quels sont les enjeux de cette médiation ? S’agit-il de réconcilier, de convaincre ? De parvenir à l’apaisement qui permettra de faire passer le contenu culturel d’une œuvre A  à un visiteur B ? Gloups…Face à ces objectifs implicitement posés, le médiateur doute, conscient que son corps comme sa parole peuvent faire écran et empêcher la rencontre spontanée d’œuvres et de regards. En tant que médiatrice, je me sens bien souvent avant tout protagoniste d’une relation humaine, considérant l’art comme une richesse à partager pour se parler autrement, du monde tel qu’on le vit, tel qu’on voudrait le refaire, chacun à sa manière. Médiateur de cultures serait peut-être une appellation plus porteuse de sens, pour faire le lien entre des expériences hétérogènes ou partagées – celle de l’artiste, celle du médiateur, celles des visiteurs…Quand je demande au visiteur d’une exposition de me faire part de sa vision des œuvres, j’essaie de créer les conditions nécessaires pour que témoignent un regard singulier, une subjectivité, une histoire, aussi importantes que l’œuvre qu’ils rencontrent. L’exercice est parfois difficile, comme il n’est pas toujours facile d’entendre ce que l’on nous dit quand on nous parle…La fameuse question « Qu’est-ce que vous voyez ? », outil bien connu et dévoilé de la médiation, veut pourtant donner confiance. En effet, qu’est-ce que vous voyez, vous qui pouvez aussi être producteur et vecteur de sens, porteur de culture ? Poser la question de manière ouverte, c’est aussi un moyen de valoriser l’exercice du regard. Donner la possibilité de regarder vraiment, et rappeler que saisir quelque chose de ce qui nous est montré prend du temps, même si au final on n’aime pas ou que l’on n’est pas d’accord. C’est accorder un droit de regard sur l’art, au-delà du simple dénigrement ou de l’adoration.
La médiation à mon sens doit se garder d’être une maïeutique, un habile questionnement censé amener le visiteur à découvrir par lui-même LE sens des œuvres exposées, un contenu fixe, prédéterminé dont le médiateur aurait les clés. Le public est lui-même souvent en attente d’ « explications » face à des œuvres qui ne leur « parlent » pas directement et dont il faudrait identifier un message. Dans ce contexte, le médiateur est vu comme celui qui sait, parce qu’il a lu, parce qu’il a entendu l’artiste et qu’il peut dire ce qu’il faudrait entendre pour comprendre. Bien entendu le médiateur est porteur d’informations, glanées au fil de ses lectures ou de discussions avec les différents auteurs des œuvres exposées, et il serait bien égoïste de ne pas les partager. Mais, plus averti, il n’en reste pas moins un spectateur parmi d’autres, de ceux qui poussent les portes de l’espace d’exposition munis de différents bagages, intéressants à mettre en dialogue. La médiation, c’est peut-être ça, convoquer la culture de chacun pour regarder ensemble et profiter de ce partage. Le médiateur doute car il est. Comme sont les œuvres et ceux qui les regardent, avec toute la complexité et la profondeur qui peuvent caractériser autant de singularités mises en présence.

Le fait est que pour être à la hauteur de ses ambitions, la médiation doit rester un champ d’expérience, un laboratoire qui réinvente ses formes.
J’ai vu dans Expéditions un terrain répondant à cette exigence, un jeu avec le connu et l’inconnu, dans lequel se sont lancés les différents participants avec une bonne humeur évidente, munis d’outils de recherche spécifiques mis en partage et réinventés au gré des rencontres et des évènements.

La médiation elle aussi a besoin d’inconnu et d’esprit d’aventure !

 

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