Les mains de nos mécènes.

La république de Crotonia est une fiction, développée par Unai Reglero en Colombie, élaborée à partir des matériaux issus de la réalité, avec des moyens de communication actuels : images, documentaires, couvertures de magazine… Tout le projet d’Unai tourne autour de l’université nationale de Colombia à Bogota et s’appuie sur cette réalité. Sa stratégie consiste notamment à interviewer des gens divers en leur demandant au préalable de remplacer dans leur propos « université nationale » par « république de Crotonia ».  Il ambitionne ainsi de faire germer cette réalité dans l’esprit des gens, comme s’il s’agissait d’un pays lointain, pour les Européens par exemple, ou d’une lacune. Il créer une réalité en dupliquant dans l’histoire actuelle de la république de Crotonia les mêmes problèmes dont souffrent nos républiques réelles. Nous évoquions alors plusieurs travaux similaires, lesquels rejoignent notre Expéditions. Les explorateurs, navigateurs et autres aventuriers sont le plus souvent commandités par une puissance dont les intérêts diffèrent. L’un découvre un nouveau territoire, l’autre ambitionne de le définir, de le maîtriser. L’un aborde le projet dans sa dimension existentielle, laquelle aboutirait à la constitution d’un savoir pressenti, l’autre se projette dans un effort utilitariste du savoir et de la connaissance, par exemple la conquête, le pouvoir, l’impérialisme. C’est en gardant un œil lucide sur notre légitimation économique que nous devons aborder le motif de l’expédition. En tant que collectif financé par la communauté européenne, nous sommes des explorateurs partant à la découverte d’un territoire, mais aussi à la conquête (cognitive et descriptive) du territoire au nom de l’Europe et de sa politique culturelle, sociale et scientifique. D’une certaine manière, Christophe Colomb ou le capitaine Cook sont aussi partis dans de telles expéditions sur une promesse de territoire, de richesse, de pouvoir et de progrès. C’est une des raisons pour laquelle le pouvoir finance ces voyages. Nous connaissons la suite. Comment détourner une telle situation ? Comment redonner à l’expédition une portée critique et de non-domination ? Que pouvons-nous dire de la réalité que nous explorons ? Comment produire nos découvertes pour ne pas les laisser seulement aux mains de nos mécènes ? Le lien avec le travail d’Unai offre une piste de travail intéressante : construire une fiction de territoires explorée sur la base d’une réalité qui se trouve à l’intérieur de nos murs. À notre niveau, les artistes, les scientifiques ou les pédagogues, nous ne pouvons rien promettre à nos financeurs, ce projet étant par principe non lucratif. En revanche, il est probable que nous jouons un rôle dans le maintien du pouvoir symbolique de domination sur les quartiers populaires. Il est un proverbe qui dit que la main qui donne est toujours au-dessus de celle qui reçoit. D’après le web, cette phrase nous vient de… Napoléon Bonaparte. Nous ne devons pas oublier que retentit dans notre projet une volonté plus globale de régulation et de pacification sociales, par la culture, la pédagogie et la science. Alors il s’agit de désactiver cette entrave à l’expression individuelle de nos intentions subjectives qui sont à l’origine du projet Expéditions.

 

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