Ma proposition initiale (décembre 2011)

 

Le texte qui suit n’a pas été rédigé pour le blog, il est donc peut être un peu trop formel, un peu trop long, un peu trop scientifique, etc. mais c’est le premier que j’ai rédigé pour le projet Expédition(s). A ce titre, je trouve intéressant de le publier. C’est un point de repère pour moi, ça peut aussi l’être pour ses lecteurs éventuels! Je tiens également à préciser à ce sujet qu’intervenant ici en tant que chercheur, je ne suis pas très à l’aise avec l’outil blog, sa quotidienneté, l’écriture instinctive qu’il implique, les « erreurs » qu’il déclenchera, etc. En d’autres termes, merci de lire mes publications non comme des articles scientifiques mais comme les pages d’un journal de voyage, de me lire non comme un chercheur mais comme un explorateur, avec toute l’insécurité que ça implique! Ceci étant dit, j’envisage le défi avec plaisir!

Cartographie socio-discursive de l’espace exploré

 

Contexte

La question des  « quartiers populaires » et des « dominés » qui les peuplent est récurrente, médiatiquement, politiquement, scientifiquement. Les « indicateurs » qui tentent de « mesurer » les vies quotidiennes qui s’y trament sont bien souvent davantage le reflet de la « gouvernementalité[1] » normative du pouvoir que de la complexité périphérique de ceux qui sont supposés être « mesurés ».  En terme sociolinguistique, un point important concernant les « dominés » est la place particulière qu’ils tiennent dans les discours. Ils sont davantage organisés (ou construits) en catégories (chômeurs, pauvres, issus de l’immigration, jeunes, etc.) que la norme. Ces catégories, accumulées, semblent restreindre la marge de manœuvre des personnes ainsi désignées, réduites alors à quelques caractéristiques assignées.

Lorsque ces « dominés » sont mis en mots comme actifs, ils le sont généralement de manière à ce que la domination s’y retrouve, justifie des mesures économiques et sociales ou au contraire, s’accommodant de faits divers prompt à faire diversion[2] (violences urbaines par exemple), justifie l’absence de ces mesures.

Ces réalités atténuées sont bien souvent appréhendées par les intéressés. Ils peuvent ainsi développer des compétences particulières : une certaine sensibilité à la norme et à ses marges, des façons de la contourner ou de s’en accommoder, y compris en termes sociolinguistiques.

Ces capacités ne sont pas l’apanage d’une partie objective de la population que constitueraient les « dominés », une telle description reviendrait à reconstruire des catégories qu’il s’agit ici de questionner. On considérera plutôt qu’il n’y a pas de dominés ni de dominants absolus, mais simplement des situations de domination. Autrement dit, il existe toujours une marge de manœuvre, un espace, réel ou symbolique, social, spatial, virtuel, etc. où peut s’exercer l’identification choisie, l’émancipation, même partielle, même temporaire. Derrière la grille de lecture restreinte de la domination (expertises, diagnostiques, indicateurs socio-économiques qui posent les populations en agrégats statistiques) apparaissent dans la société des formes culturelles (au sens anthropologique) appréhendées par exemple par Richard Hoggart ou Stuart Hall[3], ou peuvent se jouer des stratégies identitaires, sociales, spatiales, discursives, etc. qui peuvent se constituer en moyens de défense, d’affirmation, de résistance ou de proposition à la norme. La situation urbaine est particulièrement propice à ce genre de mobilités et son « exploration » pourrait être le moment pour ces « assignés » que nous sommes tous dans une certaine mesure, à un moment donné, dans un lieu donné, etc. de questionner, de proposer d’autres typologies, d’autres cartographies…

 

Proposition d’action/perturbation

En recourant à la sociolinguistique urbaine qui appréhende ‘’l’urbanité [comme] une variable dépendante’’[4] (BULOT, 2004 : 7) dans les études sociolinguistiques et non pas seulement comme leur contexte spatial de réalisation (ou terrain), il s’agit pour moi de questionner conjointement identités, espaces et discours. Ces trois variables labiles sont interdépendantes et peuvent constituer des manières d’appréhender un  « jeu » ethnographique tel qu’il est proposé ici.

L’idée que les participants puissent explorer un espace comme s’il s’agissait d’‘’une société étrangère à la société dans laquelle ils vivent et dans laquelle leur esprit s’est formé (…) [c]omme s’ils étaient des explorateurs du 18è siècle découvrant une ville inconnue’’[5] permettrait de mettre à l’épreuve leurs capacités (entre autres) sociolinguistiques et ouvrirait le champ à des reconfigurations symboliques de la ville et de ses habitants par les « explorateurs ».

 

Des explorateurs ethno-sociolinguistes à la recherche de discours

Les explorateurs pourraient ainsi être (entre autres) des « ethno-sociolinguistes » qui vont collecter des discours (enregistrés). Ces discours seront le fruit de l’interrogation des habitants sur les identités (notion qui devra être définie par les explorateurs. L’identité est-elle constituée par ce que l’on mange ? comment l’on parle ? où l’on vit ? ce que l’on aime ? etc.) et les espaces (comment les gens se représentent-ils la ville ? leur quartier ? les espaces qui les entourent ?).

La méthode de récolte de ces discours serait élaborée collectivement de manière à perturber l’ordre social en appréhendant la réalité socio-spatiale sans catégoriser a priori un autre quartier ou le sien,  l’autre ou soi, et en « découvrant » ces catégorisations lorsqu’elles sont mises en mots par les personnes rencontrées (ce que l’on entend par « comme s’ils observaient une société étrangère »[6]).

 

Analyse des « objets récoltés » et production cartographique

Ces objets récoltés pourraient être la base d’un travail cartographique ethno-socio-spatial. Fruit d’une collaboration entre les participants (artistes, enfants, pédagogues, chercheurs), celui-ci déboucherait sur une série de cartes collectives, du quartier, de la ville, ou mieux, d’espaces reconfigurés, redélimités par les explorateurs (en fonction des groupes perçus, des activités, des lieux significatifs : une place, une statue, un banc, une enseigne, un arbre, etc.).

La création de ces cartes, inspirées des discours récoltés serait le prétexte à des échanges entre les « explorateurs » sur leurs manières de concevoir les identités et espaces qui les entourent ainsi que sur eux-mêmes et leur propre rapport à l’espace. Ils pourraient ainsi par exemple proposer et confronter des croquis de cartes différents en explicitant leurs choix, etc. Ces négociations, cette collaboration entre les participants autour de cette réalisation pourrait illustrer ce que Pascal Nicolas-Le Strat appelle un « processus-encore au travail »[7]. Tant les cartes réalisées que le processus de réalisation constitueraient des observables pour le chercheur qui serait alors confronté à des configurations de l’espace social nouvelles, subjectivés, possibles et illustrant peut-être des propositions périphériques « en-devenir »[8] de l’ordre social.

Méthodologie scientifique, restitution

Ce travail commun autour d’une reconfiguration symbolique de l’espace social appelle une méthodologie d’enquête et d’analyse « écologique » qui devra s’adapter au contexte et à tout ce qui peut changer dans la réalisation du projet. Tant l’espace socio-spatial de recherche que la méthodologie usitée devront donc être labiles, fluides, « organiques » vis-à-vis de l’évolution de l’environnement et des perspectives qu’il amène. De ce point de vue, la tenue d’un journal alimentant le blog du projet serait l’occasion de rendre compte à chaud de son évolution et des enjeux méthodologiques qui en découlent.

Ensuite, un travail d’enquête (entretiens courts) en amont et en aval du projet auprès des participants sur les questions d’identité, d’espace et de langue pourrait permettre de mettre en lumière l’évolution éventuelle de leurs mises en mots en montrant le caractère figé d’une étude, et en mettant l’accent précisément sur ce qui ne se donne pas à voir en dehors du processus expérimental.

Une réflexion sur l’élaboration des typologies imaginaires des identités et des territoires proposées  pourrait être mise en perspective avec les mises en mots du réel par les participants avant et après le projet. Il s’agit de voir ce qui semble refléter le réel dans l’imaginaire et ce qui semble vouloir le dépasser, le transgresser ou le changer.

 

 


[1] Michel Foucault, Sécurité, Territoire, Population, cours donné au Collège de France, 1978

[2] Pierre Bourdieu, Sur la télévision, 1996

[3] Richard Hoggart, La culture du pauvre, 1970 ; Stuart Hall, Identités et cultures. Politiques des Cultural Studies, 2007

[4] Thierry Bulot (Dir.), 2004, Lieux de ville et territoires. Perspectives en sociolinguistique urbaine. Volume 2

[5] http://www.criee.org/Expeditions

[6] Ibid.

[7] Pascal Nicolas-Le Strat : http://blog.le-commun.fr/?p=440

[8] Ibid.

 

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2 Commentaires pour “Ma proposition initiale (décembre 2011)”

  1. Romain Louvel dit :

    Et ben tu vois, ça marche !!

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