Sciences sociales / expéditions

Un des objectifs de ce projet est « d’interroger les représentations stéréotypées sur les quartiers populaires ». On peut se demander comment les sciences sociales sont placées pour mener à bien une telle mission.

Depuis leurs origines, elles ont en effet largement participé, au fil d’enquêtes d’envergures et de méthodologies diverses, à produire elles-mêmes des représentations du « populaire ». Elles ont même pu y trouver parfois une véritable raison d’être, tant elles ont été amenées à jouer un rôle de « fournisseurs officiels » de représentations sur les quartiers populaires, auprès d’institutions en quête de moyens d’interagir avec des populations qui leur étaient difficile d’accès.

Ethnocentrisme et savoir socialement situé :

Un des principaux reproches qui a pu être fait, de ce point de vue, aux sciences sociales, est d’avoir trop largement et trop souvent reconduit, dans leurs recherches, les inégalités des positions structurant l’espace social. Les savants, issus de sphères sociales relativement élevées, ayant tendance à projeter sur les cultures populaires tout ou partie des modes de pensée ou des préjugés de leur propre milieu, d’origine ou d’appartenance actuelle.

Cette vision déformée des milieux populaires a souvent été rapprochée de la vision déformée que les premiers ethnographes ont pu produire des peuples dits « sauvages » ou « primitifs » qu’ils découvraient. Pétris – sans forcément en avoir conscience – des certitudes propres à leurs empires coloniaux d’origine, ces chercheurs échouèrent régulièrement à rendre compte des modes de penser et des pratiques de ceux qu’ils évoquaient. En interprétant le mode de vie des « sauvages » selon des catégories impropres, mal adaptées, ils le rendaient illisible, irrationnel, voire même ridicule.

Comme ces premiers ethnographes, le chercheur en sciences sociales risque toujours de trahir finalement les mondes qu’il croit décrire ou expliquer, de leur appliquer des schémas issus de son propre univers, social, économique ou culturel.

Ainsi pour M. de Certeau, c’est finalement l’opération même de construire la catégorie « culture populaire » et de l’étudier qui constitue une trahison de ce type, ethnocentrique. Selon lui, la volonté scientifique d’isoler et de décrire le populaire revient souvent à une volonté de le neutraliser politiquement, d’en écarter les aspects inquiétants ou déroutants pour le réduire à un folklore disponible au travail scientifique.

« La culture populaire suppose une opération qui ne s’avoue pas. Il a fallu qu’elle fût censurée pour être étudiée. Elle est devenue alors un objet d’intérêt parce que son danger était éliminé. La culture populaire ne se saisit que sur le mode de la disparition : le domaine populaire n’existe pas encore parce que nous sommes incapables d’en parler sans faire qu’il n’existe plus ».

La culture au pluriel, Christian Bourgeois, Paris, 1974.

En « observant la culture populaire », en produisant de façon asymétrique la connaissance de mondes qui semblent n’avoir pas la parole, les sociologues actuels comme les premiers ethnographes risquent de ne produire, au fond, que le spectacle confortable de leur propre vision du monde et de la supériorité de leur propre mode de pensée.

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Depuis leurs origines, elles ont en effet largement participé, au fil d’enquêtes d’envergures et de méthodologies diverses, à produire elles-mêmes des représentations du « populaire ». Elles ont même pu y trouver parfois une véritable raison d’être, tant elles ont été amenées à jouer un rôle de « fournisseurs officiels » de représentations sur les quartiers populaires, auprès d’institutions en quête de moyens d’interagir avec des populations qui leur étaient difficile d’accès.

(suite…)

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